Comment peut-on ordonner à une personne d’être heureuse ?
Comment peut-on ordonner à une personne d’être heureuse ?
Comment peut-on ordonner à une personne d’être heureuse ?
Essayez de dire à une personne triste : « Sois heureuse ». En général cela ne l’aidera pas, et parfois cela la mettra même en colère. Les émotions ne sont pas un interrupteur électrique. Une personne ne peut pas décider qu’à huit heures trente l’inquiétude s’arrêtera, qu’à neuf heures le manque commencera et qu’à dix heures le bonheur arrivera. Pourtant, précisément à Soukkot, la Torah dit quelque chose qui semble presque impossible : « Tu te réjouiras pendant ta fête » (Deutéronome 16:14). Et pas seulement cela. À la fin du passage elle ajoute : « Tu ne seras que joyeux » (Deutéronome 16:15). Comment peut-on ordonner quelque chose qui n’obéit pas aux ordres ?
La question devient plus aiguë parce que la Torah ne décrit pas la joie comme un résultat accidentel de la fête. Elle l’ordonne. Dans le passage concernant les fêtes, la Torah dit aussi au sujet des quatre espèces : « Vous vous réjouirez devant l’Éternel votre Dieu pendant sept jours » (Lévitique 23:40). Soukkot est même appelée dans la liturgie « le temps de notre joie ». Si la joie n’était qu’une humeur apparaissant lorsque les circonstances se combinent favorablement, il serait difficile de comprendre le sens du commandement. On ne peut pas ordonner à quelqu’un : « Ressens cela maintenant ».
Les sages apportent une réponse très pratique. La Guemara enseigne : « Les rabbins ont enseigné : une personne est tenue de réjouir ses enfants et les membres de sa maison pendant la fête », puis elle énumère des moyens concrets d’apporter de la joie à sa famille (Talmud de Babylone, Pessa’him 109a). Rabbi Moché ben Maïmon, Maïmonide, tranche : « Les sept jours de Pessa’h et les huit jours de la fête, ainsi que les autres fêtes, sont tous interdits d’oraison funèbre et de jeûne, et une personne est tenue d’y être joyeuse et de bon cœur, avec ses enfants, sa femme, les membres de sa maison et tous ceux qui l’accompagnent » (Mishné Torah, Lois des Fêtes 6:17). Mais immédiatement après, il ne lui dit pas simplement de « ressentir ». Il décrit des actions. On donne aux enfants ce qui les réjouit, aux femmes des vêtements et des bijoux selon les moyens de chacun, et l’on mange de la viande et boit du vin selon ce qui convient.
Autrement dit, la Torah ordonne la joie et les sages traduisent une partie de ce commandement en comportements qui créent les conditions dans lesquelles la joie peut apparaître. Une personne ne contrôle pas directement l’émotion, mais elle contrôle une partie de l’environnement qui l’entoure : à quoi ressemblera la table de fête, si du temps sera consacré à la famille, si l’on portera des vêtements de fête, si l’on prendra un repas digne, s’il y aura des chants, si la routine sera interrompue et si d’autres personnes recevront une raison de se réjouir.
Maïmonide ajoute immédiatement quelque chose de plus profond : « Et lorsqu’il mange et boit, il est tenu de nourrir le converti, l’orphelin, la veuve et les autres pauvres et malheureux ». Celui qui ferme les portes de sa cour, mange et boit avec ses enfants et sa femme mais ne donne rien aux pauvres et aux personnes amères n’éprouve pas « la joie d’une mitzva, mais la joie de son ventre » (Mishné Torah, Lois des Fêtes 6:18). La joie commandée par la Torah n’est donc pas simplement un sentiment privé dans l’esprit. Elle se construit au moyen d’un système d’actions : manger, se vêtir, vivre en famille, donner et inclure les autres.
Cela change complètement notre manière de penser aux émotions. Nous avons l’habitude de dire : quand j’en aurai envie, j’irai marcher. Quand je serai d’humeur, je rencontrerai des amis. Quand je me sentirai proche, j’investirai dans mon mariage. Quand je me sentirai redevenu moi-même, je retournerai au cours. Mais que se passe-t-il si parfois l’ordre est inverse ? Et si nous ne devions pas toujours attendre que l’émotion autorise l’action, parce que parfois l’action est précisément ce qui ouvre la porte à l’émotion ?
La psychologie contient un principe thérapeutique central appelé activation comportementale. Il a été développé notamment dans le traitement de la dépression et ne dit pas à la personne : « Pense positivement » ou « Force-toi à être heureuse ». L’idée est que, dans certains états, une personne entre dans un cycle : l’humeur basse réduit l’activité, diminue les contacts sociaux et fait abandonner les activités porteuses de sens. Cette réduction diminue à son tour les sources de renforcement et de satisfaction, et l’état émotionnel peut s’aggraver. Une manière d’interrompre le cycle consiste à commencer par des activités planifiées et valorisées avant même que la motivation soit complètement revenue.
Ce point est important. L’action n’est pas une contrefaçon de l’émotion. Une personne qui souffre n’a pas besoin de faire semblant d’être heureuse. La Torah ne demande pas à l’homme d’effacer la douleur, et les sages connaissaient le deuil, la souffrance et les moments où il n’y a aucun commandement de sourire. Mais le fait que nous ne puissions pas ordonner au cœur ce qu’il doit ressentir ne signifie pas que nous n’avons aucune influence sur lui. Il existe une différence entre contrôler une émotion et créer les conditions dans lesquelles elle peut émerger.
Le roi David dit : « Servez l’Éternel dans la joie, venez devant Lui avec des chants » (Psaumes 100:2). La joie apparaît ici à l’intérieur de l’action : service, venue, chant. Ailleurs il dit : « Voici le jour que l’Éternel a fait, réjouissons-nous et soyons joyeux en lui » (Psaumes 118:24). Non pas seulement « nous sommes heureux », mais « réjouissons-nous et soyons joyeux », un langage d’entrée dans l’action. Parfois l’émotion suit le mouvement plutôt qu’elle ne le précède.
Nous le savons même sans recherches. Une personne arrive à un mariage fatiguée et sans grand enthousiasme, entre dans le cercle de danse, et après quelques minutes quelque chose change. Une famille commence à chanter autour de la table de Chabbat alors que personne n’était particulièrement enthousiaste au début, et le chant lui-même transforme l’atmosphère. Une personne sort de chez elle pour rencontrer un ami bien qu’elle n’en ait pas envie, et revient différente. Le sentiment précédent n’était pas faux. Il n’avait simplement pas le dernier mot.
Mais il faut éviter une autre erreur. Cela ne signifie pas que toute tristesse peut être résolue par une promenade ou une chanson. Certaines situations importantes de santé mentale nécessitent un traitement professionnel, et le commandement de joie ne doit pas devenir une raison de culpabiliser quelqu’un qui n’arrive pas à se sentir heureux. Le point n’est pas que nous soyons responsables de chaque émotion qui naît en nous, mais que nous soyons responsables d’une partie de l’environnement et des actions dans lesquels nos émotions vivent.
Cela est particulièrement pertinent pendant les fêtes. Les gens disent parfois : « Cette année, je ne ressens pas l’ambiance de la fête ». Pourtant, une ambiance de fête n’est pas toujours un invité qui arrive tout seul. Une table préparée, des vêtements dignes, une soukka décorée, l’invitation de quelqu’un qui serait autrement seul, un chant que la famille chante ensemble et du temps pendant lequel les soucis sont mis de côté dans la mesure du possible ne sont pas seulement des expressions d’une joie déjà existante. Parfois ils sont la manière dont la joie se construit.
Les sages ont dit : « La Présence divine ne repose ni dans la tristesse... mais dans la joie d’une mitzva » (Talmud de Babylone, Chabbat 30b). Là encore, cela n’efface pas la douleur humaine. Cela reconnaît qu’il existe des actions et des états qui orientent l’esprit. L’être humain n’est pas totalement passif devant son monde émotionnel.
Peut-être est-ce précisément pourquoi Soukkot est appelée « le temps de notre joie ». Avant la fête, la Torah ne demande pas si cette année s’est déroulée exactement comme nous le voulions. Elle ne promet pas que tous ceux qui entrent dans une soukka arrivent sans inquiétudes. Elle donne à la personne sept jours et ordonne la construction d’un espace dans lequel la joie a une chance d’apparaître : un repas, une famille, des invités, une mitzva, un chant, un don et une certaine pause dans la course.
Ici se trouve peut-être la réponse à la question de savoir comment la joie peut être commandée. Le cœur ne peut pas recevoir directement l’ordre de ressentir, mais l’homme peut recevoir l’ordre de ne pas laisser son cœur seul. Des actions, des personnes et des moments peuvent être construits autour de lui pour lui permettre de s’ouvrir.
Nous avons l’habitude de dire : « Quand je serai heureux, je vivrai autrement ». Soukkot nous invite parfois à inverser la phrase : vis pendant quelques instants d’une manière qui fasse de la place à la joie, et peut-être découvriras-tu que le cœur sait arriver dans des endroits où la seule volonté ne pouvait pas le conduire.