Un bon objectif peut-il transformer un mauvais chemin en bon chemin ?
Un bon objectif peut-il transformer un mauvais chemin en bon chemin ?
Un bon objectif peut-il transformer un mauvais chemin en bon chemin ?
Un père veut que son fils réussisse, alors il l’humilie à propos de ses notes. Un responsable veut que l’entreprise grandisse, alors il piétine ses employés en chemin. Une personne veut la paix à la maison, alors elle cache à son épouse des choses qui, selon elle, ne feraient « que provoquer une dispute ». Une personnalité publique veut collecter de l’argent pour une cause magnifique, alors elle s’autorise à exercer une pression que, si quelqu’un l’exerçait sur elle, elle qualifierait de manipulation. Un éducateur veut qu’un élève prie, alors il lui fait honte devant tout le monde. Dans chacun de ces cas, l’objectif peut être très bon, et c’est précisément pour cette raison que le danger est grand : lorsque nous sommes convaincus que notre destination est sacrée, il devient beaucoup plus facile de nous pardonner le chemin que nous empruntons pour y parvenir.
La fête de Soukkot place devant cette manière de penser une loi très incisive. La Michna ouvre le troisième chapitre du traité Soukka par les mots : « Un loulav volé ou desséché est invalide » (Michna, Soukka 3:1). Le premier jour, il existe une base explicite dans le verset : « Vous prendrez pour vous le premier jour » (Lévitique 23:40), et les sages expliquent : « pour vous, de ce qui vous appartient » (Talmud de Babylone, Soukka 30a). Mais la Guemara poursuit et demande pourquoi un loulav volé est invalide même dans un contexte où l’exigence de « pour vous » n’est pas la raison, et elle répond au nom de Rabbi Yochanan, citant Rabbi Shimon bar Yohaï : « parce qu’il s’agit d’une mitzvah qui vient par une transgression » (Talmud de Babylone, Soukka 30a).
C’est une phrase saisissante.
La personne tient un loulav.
Elle s’apprête à accomplir une mitzvah.
Elle prie peut-être même avec une grande concentration.
Mais la Torah n’examine pas seulement la main qui agite maintenant le loulav. Elle demande aussi comment ce loulav est arrivé dans cette main.
Rachi explique avec sa concision caractéristique l’invalidité du loulav volé dans la Michna : « Volé, il est invalide, car il est écrit “vous prendrez pour vous”, c’est-à-dire de ce qui vous appartient » (Rachi, Soukka 29b). Le premier jour, il ne suffit pas que l’objet se trouve simplement dans votre main. Il doit vous appartenir.
Mais dans la discussion qui suit, il devient clair qu’il existe une dimension plus profonde que la propriété technique. La Guemara cite le verset : « Car Moi, l’Éternel, J’aime la justice, Je hais le vol dans l’offrande » (Isaïe 61:8), et compare cela à un roi à qui appartiennent tous les droits de douane et qui pourtant paie lui-même le droit, afin que les habitants de son pays apprennent de lui à ne pas voler (Talmud de Babylone, Soukka 30a). Le Saint, béni soit-Il, dit en quelque sorte : Je ne veux pas que vous M’apportiez quelque chose obtenu injustement, même lorsque c’est à Moi que vous l’apportez.
C’est presque un paradoxe.
La personne vole afin d’accomplir une mitzvah.
En apparence, elle prend à un être humain et donne à Dieu.
Et Dieu dit : Je ne veux pas d’un cadeau construit sur le tort causé à une autre personne.
Tosafot approfondissent encore la question. Ils demandent pourquoi il faut la déduction « pour vous, de ce qui vous appartient » pour disqualifier un bien volé s’il existe déjà la disqualification de la mitzvah qui vient par une transgression. Leur discussion fait émerger une distinction fondamentale : dans le vol, la transgression n’est pas seulement quelque chose qui s’est produit dans le passé à proximité de l’objet. La transgression elle-même est ce qui a mis l’objet à la disposition de la personne pour la mitzvah (Tosafot, Soukka 30a, s.v. mishum dehavei lei mitzvah haba'ah ba'aveirah).
C’est une distinction immense.
Il existe une différence entre quelqu’un qui a commis dans le passé un acte mauvais et accomplit maintenant une bonne action, et une situation où la bonne action elle-même devient possible grâce à l’acte mauvais.
La Torah ne dit pas qu’une personne qui a fauté ne peut plus accomplir de mitzvah. Bien au contraire, les portes de la techouva restent ouvertes. Mais elle enseigne qu’on ne peut pas prendre la transgression elle-même, la transformer en outil d’accomplissement de la mitzvah, puis attendre du but sacré qu’il efface le chemin injuste.
Le Ritva élargit la discussion à propos d’une soukka volée. Il demande pourquoi la Torah a besoin d’une déduction particulière du verset « Tu te feras la fête de Soukkot » pour exclure une soukka volée si le principe de la mitzvah qui vient par une transgression existe déjà. Son analyse montre avec quelle précision les premiers décisionnaires ont étudié la portée de ce principe : s’applique-t-il seulement aux objets apportés dans un acte d’apaisement devant Dieu, son statut est-il biblique ou rabbinique, et dans quelles circonstances une déduction indépendante est-elle nécessaire pour invalider l’objet volé (Hiddoushei HaRitva, Soukka 9a). Cette analyse halakhique précise souligne justement que la question n’est pas un slogan moral général. La Torah et les sages ont examiné quand et comment le lien entre la transgression et la mitzvah porte atteinte à la mitzvah elle-même.
Maïmonide présente le principe dans les Lois des Bénédictions en des termes très fermes. Lorsqu’une personne mange quelque chose d’interdit, ce n’est pas un acte alimentaire sur lequel on récite la bénédiction ordinaire, et il tranche dans des situations concernant des aliments interdits qu’on ne prononce pas de bénédiction sur une chose par laquelle on commet une transgression (Mishné Torah, Lois des Bénédictions 1:19). L’idée qui en ressort est claire : un acte ne peut pas devenir une adresse à Dieu par une bénédiction lorsque l’acte lui-même contredit Sa volonté.
La même idée apparaît avec une force particulière dans la Guemara de Bava Kamma. Une personne a volé une mesure de blé, l’a moulue, l’a cuite puis en a prélevé la halla. En apparence, elle accomplit maintenant une mitzvah. Pourtant, les sages disent d’une bénédiction prononcée dans une telle situation : « Ce n’est pas une bénédiction, mais un blasphème » (Talmud de Babylone, Bava Kamma 94a). Tosafot dans Soukka citent ce passage dans le cadre de la discussion sur la mitzvah qui vient par une transgression (Tosafot, Soukka 30a).
Il faut s’arrêter sur cette expression.
Elle ne dit pas seulement que la mitzvah est moins belle.
« Ce n’est pas une bénédiction, mais un blasphème. »
Comment une bénédiction peut-elle devenir un blasphème ?
Parce qu’il existe un moment où une personne utilise le Nom du Ciel pour donner une légitimité à un acte que le Ciel lui-même ne veut pas.
Et cela va bien au-delà du loulav, jusque dans la vie ordinaire.
Parfois, nous utilisons les mots les plus beaux pour justifier un comportement que nous n’accepterions jamais de quelqu’un d’autre.
« Je le fais pour le bien de l’enfant. »
« Je veux seulement que la famille reste unie. »
« Je fais tout pour la communauté. »
« Je dois sauver l’entreprise. »
« Je me bats pour la vérité. »
Chacune de ces phrases peut être vraie.
Mais chacune peut aussi devenir un écran qui nous cache le chemin.
Ce n’est qu’une fois cette base de Torah posée que nous pouvons apprécier combien ce phénomène est familier aussi en psychologie.
Albert Bandura a étudié le mécanisme appelé moral disengagement, désengagement moral. L’un des mécanismes centraux qu’il a décrits est la justification morale : une personne se présente à elle-même un comportement problématique comme un moyen d’atteindre un objectif noble, et devient ainsi capable de faire des choses qui, normalement, entreraient en conflit avec ses propres valeurs.
Le point intéressant est que les personnes ne changent pas toujours leurs valeurs pour faire quelque chose de mauvais.
Parfois, elles font exactement l’inverse.
Elles utilisent leurs valeurs pour le justifier.
Une personne ne se dit pas : « Mon fils ne m’importe pas, alors je vais lui crier dessus. »
Elle dit : « C’est précisément parce que je l’aime que je dois le secouer. »
Un responsable ne dit pas : « Mes employés ne m’importent pas. »
Il dit : « Je suis responsable du gagne-pain de cinquante familles, alors pour l’instant nous n’avons pas d’autre choix que de pousser tout le monde à la limite. »
Une personne ne dit pas : « Je veux contrôler mon épouse. »
Elle dit : « Je sais simplement ce qui est le mieux pour notre famille. »
Et plus l’histoire morale que nous nous racontons paraît noble, plus il devient difficile de voir le dommage que nous provoquons.
Il existe ici un piège particulièrement profond dans l’éducation.
Un père voit son fils adolescent s’éloigner du chemin dans lequel il a été élevé. Le père a peur. La peur est réelle. L’amour est réel. Le désir que l’enfant vive une vie de Torah peut lui aussi être parfaitement authentique.
Mais c’est maintenant que commence la question importante.
Quels outils utilisera-t-il ?
S’il humilie le garçon, le menace, le compare à ses frères et sœurs, lui dit qu’il fait honte à la famille et veille à ce que chaque repas de Chabbat comporte une nouvelle leçon de morale, l’objectif du père peut être sacré, mais nous devons demander ce que ce chemin fait à l’âme de l’enfant et à sa relation avec la Torah elle-même.
Parfois, une personne veut tellement que son fils aime la Torah qu’en chemin elle transforme la Torah elle-même en la chose dont le fils veut s’enfuir.
Une double tragédie se produit alors.
Le chemin n’a pas seulement blessé l’enfant.
Il a aussi endommagé l’objectif pour lequel ce chemin avait été choisi.
La même chose se produit dans le mariage. Une personne veut absolument « résoudre le problème ». Elle insiste pour en discuter maintenant. Le conjoint dit qu’il est épuisé et demande à en parler demain. Mais la personne insiste : non, nous n’allons pas dormir avant d’avoir réglé cela.
En apparence, quel objectif pourrait être plus beau que la paix dans le foyer ?
Mais si, sur le chemin vers la paix, je retire à la personne en face de moi le droit de s’arrêter, de respirer et de choisir le moment où elle est capable de parler, peut-être ne suis-je plus en train de construire la proximité. Je l’impose.
Une proximité imposée n’est pas une proximité.
Cela peut également se produire dans le service de Dieu. Une personne adopte une certaine rigueur, mais toute la maison doit en payer le prix. Elle veut un repas de Chabbat parfait, alors pendant les deux heures précédant Chabbat tout le monde a peur de lui parler. Elle veut que les enfants soient parfaitement assis à table, alors chaque repas devient une épreuve disciplinaire. Elle veut une prière longue et élevée, mais elle ne voit pas la personne qui l’attend.
Le point n’est pas que l’embellissement religieux soit sans importance.
La question est de savoir ce qui se passe lorsque nous utilisons une mitzvah pour nous donner la permission de blesser.
C’est peut-être ici que « la mitzvah qui vient par une transgression » devient un miroir.
Ce n’est pas une décision halakhique applicable à chaque situation humaine, mais une question que nous devons apprendre à nous poser : la bonne chose que j’essaie d’obtenir a-t-elle commencé à me donner la permission de faire des choses que, dans une autre situation, je saurais être mauvaises ?
Il existe un excellent signal d’alarme.
Prêtons attention à la phrase : « Je n’ai pas le choix. »
Lorsque nous la prononçons, il vaut la peine de s’arrêter.
Parfois, il n’y a véritablement pas de choix. La vie comporte des situations difficiles dans lesquelles chaque option a un prix.
Mais souvent, « je n’ai pas le choix » signifie : j’ai bien des choix, mais l’alternative demanderait davantage de patience, davantage d’humilité, davantage de temps ou un renoncement au contrôle.
Le père peut parler sans humilier, mais c’est plus difficile.
Le responsable peut poser des exigences sans rabaisser les personnes, mais cela demande du savoir-faire.
Un conjoint peut dire la vérité sans utiliser la vérité comme une arme, mais cela exige de l’autorégulation.
Une personne peut collecter des dons sans effrayer les gens, mais peut-être moins d’argent sera-t-il recueilli.
Et voici le test.
Est-ce que je veux encore l’objectif si l’on m’interdit d’emprunter le chemin facile et mauvais pour l’atteindre ?
C’est une question très difficile.
Parce que parfois nous découvrons que l’objectif n’était pas la seule chose qui comptait pour nous.
Le pouvoir que la méthode nous donnait comptait lui aussi.
Un parent dit qu’il veut seulement éduquer, mais peut-être existe-t-il dans la colère également un besoin que l’enfant lui obéisse.
Un responsable dit qu’il veut seulement des résultats, mais peut-être apprécie-t-il aussi le fait que personne n’ose s’opposer à lui.
Une personne dit qu’elle se bat uniquement pour la vérité, mais peut-être veut-elle aussi gagner.
Au moment où nous le reconnaissons, quelque chose change.
Il existe un autre test simple que nous pouvons emporter dans la vie. Avant une action que nous justifions par un grand objectif, nous pouvons demander : si une personne à laquelle je m’oppose utilisait exactement la même méthode au service d’un objectif auquel elle croit, dirais-je encore que cette méthode est légitime ?
Si la réponse est non, peut-être notre principe n’est-il pas réellement un principe.
C’est une permission que nous nous sommes accordée.
Et cela nous ramène au loulav.
Nous pouvons imaginer quelqu’un debout dans la synagogue avec un magnifique loulav. L’étrog est splendide. Les branches de myrte sont parfaitement formées. Les saules sont frais. Tout paraît impeccable.
Mais une question vient avant la beauté.
À qui cela appartient-il ?
D’où cela vient-il ?
Parce que dans le monde de la Torah, le résultat n’est pas le seul à devoir être sacré.
Le chemin qui y mène doit lui aussi être sacré.
C’est peut-être pourquoi Soukkot ne nous enseigne pas seulement à choisir de bons objectifs. La fête exige quelque chose de plus difficile : ne pas laisser la sainteté de l’objectif endormir notre conscience en chemin.
Il existe des parents qui découvriront un jour qu’ils ont réussi à faire obéir un enfant, mais perdu la possibilité que cet enfant se confie à eux.
Il existe des responsables qui atteindront l’objectif trimestriel et découvriront que leurs meilleurs collaborateurs sont partis.
Il existe des conjoints qui gagneront une dispute et perdront encore un morceau de proximité.
Et il existe des personnes qui réussiront à prouver qu’elles ont raison, mais la personne en face d’elles ne voudra plus entendre la vérité de leur bouche.
Alors, avant de demander seulement : « Ce que je veux atteindre est-il bon ? », il vaut la peine d’ajouter une question bien plus difficile : « Quel genre de personne suis-je en train de devenir sur le chemin qui y conduit, et qu’arrive-t-il aux personnes qui parcourent ce chemin avec moi ? »
Car certaines victoires nous coûtent précisément la chose pour laquelle nous sommes partis en guerre.
Et la fête de Soukkot place un loulav dans notre main et nous rappelle : même lorsque la main est levée vers le ciel, nous devons examiner ce qu’elle tient et, surtout, comment cette chose est arrivée dans la main.