Quand le miracle devient routine

Un miracle ne devient pas plus petit lorsqu’il devient routine. C’est notre sensibilité à son égard qui diminue. Le pidyon haben, après trente jours, nous invite à regarder de nouveau ce qui a déjà commencé à paraître ordinaire.
Quelle personne, capacité ou bénédiction de votre vie était autrefois une prière et est devenue si habituelle que vous la voyez à peine?
Pour approfondir
Pourquoi le pidyon haben n’est-il pas accompli immédiatement après la naissance, mais seulement après trente jours ? La Torah dit : « Ceux qui doivent être rachetés, à partir de l’âge d’un mois tu les rachèteras » (Nombres 18,16), et Maïmonide statue que l’obligation commence lorsque le fils a achevé trente jours (Michné Torah, Hilkhot Bikourim et autres dons sacerdotaux 11,17). Il ne s’agit pas d’affirmer que l’attente a pour raison halakhique l’idée développée ici. Mais comme lecture homilétique, ce moment touche quelque chose de profondément humain.
Le jour où un enfant naît, personne n’a besoin de rappeler aux parents qu’un miracle vient d’avoir lieu. Le cœur s’émerveille de lui-même. Quelques heures auparavant, cet enfant était encore caché ; voici maintenant un être humain entier, qui respire, pleure et ouvre les yeux. Puis les jours passent, une semaine, puis une autre. Le miracle reçoit un prénom, un lit, des biberons, des couches, des rendez-vous médicaux et un rythme de sommeil. Non parce que l’on aime moins l’enfant, mais parce que l’esprit humain s’habitue même aux plus grands cadeaux.
Alors, après trente jours, le pidyon haben arrive et dit : arrête-toi à nouveau. Regarde à nouveau ce qui a déjà commencé à paraître normal. Maïmonide statue que le père qui rachète son fils récite également Chéhé’héyanou (ibid. 11,5). Un mois après la naissance, après les nuits sans sommeil et la routine, le père bénit de nouveau Dieu de l’avoir maintenu en vie et conduit jusqu’à ce moment. Il y a là une capacité spirituelle qui n’a rien de simple : non seulement être ému par ce que nous recevons aujourd’hui, mais renouveler notre émerveillement devant ce qui est déjà avec nous depuis un certain temps.
Le chant de Haazinou décrit le danger inverse. « Yechouroun s’est engraissé et a regimbé » (Deutéronome 32,15), puis : « Tu as négligé le Rocher qui t’a engendré et oublié le Dieu qui t’a donné naissance » (32,18). L’oubli ne commence pas nécessairement lorsque l’homme souffre. Il commence parfois précisément lorsque tout va bien. Sforno explique qu’en se tournant vers les plaisirs, une personne peut affaiblir sa sagesse et sa conscience de la grandeur de Dieu (Sforno sur Deutéronome 32,18).
Le même mécanisme apparaît dans la vie ordinaire. Quelqu’un prie pour avoir un enfant et, dix ans plus tard, voit surtout la chambre en désordre. Il prie pour trouver du travail puis, quelques années après, se plaint de devoir y retourner demain. Il prie pour rencontrer son conjoint puis, avec le temps, peut cesser de voir la personne qui est à côté de lui. Nous ne cessons pas de recevoir. Nous cessons simplement de sentir que nous avons reçu.
La vraie gratitude ne consiste pas seulement à savoir remercier lorsque le cadeau arrive. Sa forme la plus profonde est de continuer à voir le cadeau après un mois, un an ou vingt ans. La nouveauté émeut presque tout le monde. La maturité spirituelle consiste à revoir ce qui est devenu familier.
Cela touche aussi les jours de techouva. Il est plus facile d’être ému à Roch Hachana et Yom Kippour. La grande épreuve est ce qui reste lorsque le téléphone revient, le travail revient, la pression revient et que la vie redevient ordinaire. Maïmonide décrit la techouva complète non comme un puissant moment d’émotion, mais comme un changement qui demeure lorsque l’on rencontre de nouveau une situation semblable et que l’on choisit autrement (Michné Torah, Hilkhot Techouva 2,1-2).
Peut-être que l’une des prières les plus importantes n’est pas seulement : Maître du monde, donne-moi davantage de bénédictions. Donne-moi aussi des yeux qui ne deviennent pas aveugles aux bénédictions que Tu m’as déjà données. Permets-moi de dire intérieurement Chéhé’héyanou même sur ce qui est chez moi depuis un mois, un an ou de nombreuses années. Permets-moi de reconnaître que certaines des choses qui m’irritent aujourd’hui sont précisément celles que j’ai autrefois prié de recevoir.
Parfois nous demandons à Dieu de changer notre vie, alors que ce dont nous avons réellement besoin est qu’Il nous rende la capacité de voir à nouveau la vie qu’Il nous a déjà donnée.
Cet article fait partie de la prochaine série de livres « Un moment de réflexion » (רגע אחד של מחשבה).